• Karyotakis, 20 poèmes traduits en français

          Et qui plus est, traduction faite par une quimpéroise "exilée" à Paris, Anne-Marie Stagnol, ancienne élève du Lycée de Cornouaille...

          Une de plus à être tombée dans le "chaudron grec"...  

    Karyotakis, une traduction en français bienvenue

     ( Ce n'est pas une édition bilingue) Eitions du Net  

     

     

     Konstantinos Karyotakis / Κωνσταντίνος Καρυωτάκης (1896 Tripoli-1928 Prévéza) 

             Si les noms de Seféris, Elytis, Rítsos, Cavafis  sont un peu familiers aux oreilles françaises grâce, entre autres, à Theodorakis, Lacarrière et Angélique Ionatos, celui de Karyotakis en revanche ne l'est guère. 

             Mis à part deux poèmes traduits par  Grandmont dans son anthologie 37 poètes grecs de l'Indépendance à nos jours (1972 et jamais réédité) ou quelques traductions parues dans la revue Connaissance hellénique, il n'y avait jusqu'à présent e traduit en français, à ma connaissance, que ses proses aux Editions du Griot (1995). Proses au demeurant superbes, dans la droite lignée des Petits Poèmes en prose de Baudelaire. La traduction d'A-M Stagnol est donc tout à fait bienvenue : c'est un beau travail qui donne un aperçu de ce poète singulier, singulier dans les deux sens du terme. Ce n'est pas une édition bilingue : les hellénistes pourront facilement trouver les textes grecs  ici

     *************

        "Ιl existe des poètes définitivement connus comme il existe des poètes que nous ne cessons de découvrir, Karyotakis est le poète que nous repoussons" Vyron Leontaris Thèses sur Karyotakis (1972 en grec) 

          Karyotakis est probablement le seul poète grec a avoir suscité sur sa personnalité et son œuvre autant de jugements opposés et surtout autant de rejets violents. Que n'a-t-on dit et écrit : poète décadent, maladivement pessimiste dont la négativité et le nihilisme sont dangereux pour la société, et dont l'écriture poétique exsangue, plate, manque d'inspiration et de souffle. Il n'est dons pas étonnant que son suicide (prémédité et accompli en toute lucidité le 21 juillet 1928) ait été vu comme étant la preuve d'une singularité inquiétante à rejeter et qu'il ait détourné voire dispensé de la lecture d'une œuvre jugée morbide. Ou bien, l'œuvre entière a été lue à l'aune du suicide qui la clôt. Que l'on ait été "pour" ou "contre", Karyotakis aura marqué l'époque et toute sa génération : les imitateurs seront nombreux à tel point qu'on en viendra à parler de "karyotacisme", une posture qui n'a rien à voir avec le vécu de Karyotakis : "Ils sont miens ces Vers, enfants de mon sang / Δικά μου οι Στίχοι, απ΄το αίμα μου παιδιά". Premier vers du recueil Népenthè.

           Certes Karyotakis était d'un tempérament mélancolique (ce qui ne mène pas de facto au suicide), et la "musique" qu'il laisse entendre est discordante, désaccordée, voire grimaçante : c'est celle des poètes français - maudits pour certains - Baudelaire, Verlaine, Laforgue, Corbière, et celle des allemands, Lenau, Heine, poètes qu'il lisait dans le texte (français et allemands), et dans l'œuvre desquels il retrouvait ses aspirations, son désenchantement, et sa vision désespérée et sarcastique de la société et des valeurs établies. Il a même intégré dans son œuvre ses traductions.

    Nous sommes une espèce de guitares
    démantibulées. Le vent, lorsqu’il passe,
    réveille des vers, des sons discordants
    dans les cordes qui pendent comme des chaînettes

    Elégies (Nous sommes une espèce de...) v1-v4

     *************

             Après ses études de droit à Athènes et sa licence d'avocat obtenue, il postule pour un poste dans l'administration (qu'il obtient en 1919) et travaille dans plusieurs ministères : il faut vivre... Son premier recueil La Douleur de l'Homme et des Choses / Ο Πόνος του Ανθρώπου και των Πραμάτων paraît en 1919, dix poèmes qui ne passent pas inaperçus !

              En 1921, c'est Nepenthé / Νηπενθή*, un recueil nettement plus conséquent qui s'ouvre par la traduction du poème de Baudelaire La VOIx, et se referme sur six traductions.

    (*terme homérique - Od. IV v.224 -  dans l'expression pharmakon nepenthes / φάρμακον νηπενθές : remède qui enlève la tristesse et qu'Hélène fait boire à Télémaque. Baudelaire l'utilise dans Les Paradis artificiels pour désigner l'opium. )

            Le recueil suivant - et dernier - Elégies et Satires / Ελεγεία και Σάτιρες est publié en 1927. Qu'entre 21 et 27 Karyotakis n'ait rien publié peut s'expliquer, entre autres, par la situation de l'époque.

           Les temps sont difficiles : défaite de l'armée grecque en Asie Mineure et Grande Catastrophe de 1922, instabilité politique chronique, vénizélistes et royalistes à couteaux tirés, échange des populations imposée pat le Traité de Lausanne, arrivées massives des réfugiés à Athènes, dictature de Pangalos (censure) etc. etc.

         Ces années-là, Karyotakis s'est très engagé dans le syndicalisme. La situation des fonctionnaires de l'administration  est loin d'être enviable. Peu nombreux à l'époque, don surchargés, ils doivent assumer un travail d'écriturεs abrutissant et qui plus est en remercier leurs supérieurs avec force flatteries et courbettes, sans pour autant être sûrs de pas être ou révoqués ou mutés loin de chez eux. Quant à ceux qui ont des responsabilités, ce qui était le cas de Karyotakis, il leur faut avaliser des abus, fermer les yeux sur des malversations commises en "haut lieu", ou s'ils s'élèvent contre,  ils risquent d'être ostracisés et relégués dans un "trou", ce qui va arriver au poète.  Il était en poste à Athènes depuis décembre 1921 : en 1928, il doit partir à Patras, puis à Prévéza* selon une procédure peu régulière. Cette mesure punitive du ministre dont il relève est loin d'être étrangère à son suicide : elle vient parachever son désespoir de Poète "aux ailes brisées".

    J’ai comme des ailes brisées.
    Je ne sais même pas pourquoi
    nous est venu cet été.
    Pour quelle joie inespérée,
    pour quelles amours,
    pour quel voyage de rêve
     
    Έχω κάτι σπασμένα φτερά.
    Δεν ξέρω καν γιατί μας ήρθε
    το καλοκαίρι αυτό.
    Για ποιαν ανέλπιστη χαρά,
    για ποιες αγάπες
    για ποιο ταξίδι ονειρευτό
     

    Elégies, (Comme un bouquet de roses...) dernière strophe 

           En outre il est miné par la syphilis, dont il a eu l'audace de dire ouvertement dans un poème célèbre Le Spirochète pâle (1923), non traduit dans l'anthologie, qu'il en était atteint.

    Prévéza : petit port situé au N-O de la Grèce.

    *************

          Dixième et dernière strophe du poème Strophes (Nepenthè) Cette strophe est loin d'être la plus représentative de l'œuvre poétique de Karyotakis ! Mais le gitan qui crée et qui vit est la parfaite antithèse de l'employé éteint et chosifié, ce à quoi le Poète refuse d'être réduit.

    Gitan de bronze - tralala ! –
    saute follement là-bas,
    heureux de travailler
    le bronze toute la journée
    et d’avoir sa femme
    pour son domaine et royaume.
    Gitan de bronze – tralala ! –
    donne des coups de pied au soleil !
     

    Musique : Mikis Theodorakis, chant : Vassilis Papakonstantinou

     

    Μπρούτζινος γύφτος -- τράλαλα ! --
    τρελά πηδάει κει πέρα,
    χαρούμενος που εδούλευε
    τον μπρούτζον ολημέρα
    και που 'χει τη γυναίκα του
    χτήμα του και βασίλειο.
    Μπρούτζινος γύφτος -- τράλαλα ! --
    δίνει κλοτσά στον ήλιο !
     
      ******** 

    En quise d'épilogue :

    Quelle volonté divine nous gouverne,
    quelle destinée tragique tient le fil
    des jours vides qu’à présent nous vivons
    comme une mauvaise, et vieille habitude ?
     
    Ποια θέληση θεού μας κυβερνάει,
    ποια μοίρα τραγική κρατάει το νήμα
    των άδειων ημερών που τώρα ζούμε
    σαν από μια κακή, παλιά συνήθεια ;

    Elégies, (Quelle volonté divine...) v1-v4 

     ( Avec l'aimable autorisation de la traductrice)

    ******** 

    Karyotakis de Mikis Theodorakis, chant : Vasilis Papakonstantinou   Lien cd

    Lena Platonos a consacré un album à Karyotakis, très belle musique et très belle interprétation de Sabina Yannatou Album K   S'y trouve un des poèmes traduits A un ancien condisciple (n°5).

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