• Méléagre : de Gadara à Kos

         Cet article est une libre traduction-adaptation de la chronique de Pandelis Boukalas, paru dans Kathimerini du 06.09.2015. Le chroniqueur se souvient de la conversation qu'il avait eue, à Athènes, avec un chauffeur de taxi syrien au moment du "printemps arabe" : ce "printemps" aurait-il des échos et effets dans son pays ? se demandait-il.  Cet homme qui parlait un grec impeccable, qu'est-il devenu ? s'interroge le chroniqueur. Une fois la Syrie elle aussi gagnée par l'esprit de liberté, est-il rentré en Syrie ? A-t-il combattu aux côtés des opposants ? Ou bien désespéré par la tournure de la situation, ne se serait-il pas retrouvé à Cos, en route pour un second exil ?  lien

          Et Pandélis Boukalas, par association d'idées,  songe à un autre Syrien, le poète Méléagre, peu connu, peut-être même oublié ou souvent regardé avec condescendance par les "spécialistes" pour lesquels seule compte la littérature "classique", le reste appartenant à la "décadence", ces catégories ont la vie dure...

          Il nous reste de Méléagre (environ 140 - 60 av. J.-C.) 133 épigrammes, poèmes très courts,  purs joyaux ciselés dans une langue grecque impeccable, épigrammes érotiques dans leur majorité.

          La littérature  et la langue grecques doivent beaucoup à ce poète Syrien cosmopolite nourri de culture grecque, non seulement pour ses œuvres elles-mêmes et l'Anthologie qu'il composa, première du genre, qui rassemblait des écrits des poètes anciens (du VIIème siècle avant notre ére) et de ses contemporains, mais encore par le regard "oblique", distancié, qu'il porte sur le monde, comme le fera vingt siècles plus tard, le poète d'Alexandrie, Kavafis.

         Nous ne savons que peu de choses sur le poète : né à Gadara*, il passa sa jeunesse à Tyr, et se retira dans l'île de Kos où il reçut le droit de cité.    

         Méléagre a aussi composé trois épitaphes destinées à sa tombe future et dans lesquelles il souligne son origine étrangère. Selon la loi du genre, l'épitaphe s'adresse au passant qu'elle invite à faire preuve de sagesse, à se méfier des absolus  et à méditer sur le temps qui passe et la vanité du monde.

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     Anthologie Palatine Livre VI 417

    « Ma nourrice est Tyr, Ma terre de naissance / Gadara, l'Athènes des Assyriens**. / Je suis Méléagre, fils d’Eucrates,/ En compagnie des Muses, je me suis d'abord adonné à l'art de Ménippe***. / Et si je suis Syrien, en quoi est-ce étonnant ? / Etranger, c'est une patrie commune,le monde, que nous habitons.  / Et les mortels, tous, c'est le chaos qui les a engendrés."

    «Ει δε Σύρος, τι το θαύμα; μίαν, ξένε, πατρίδα κόσμον / ναίομεν, / εν θνατούς πάντας έτικτε Χάος».

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    Dans l' "auto-épitaphe" 419, il invite le passant à marcher sans bruit de façon à ne pas troubler la paix post mortem et il lui adresse son salut en trois langues :

    "Donc, si tu es Syrien, salam ! si tu es Phénicien, audonis ! Si tu es Grec, khairé ! Et toi, dis de même. »

    "Αλλ' ει μεν Σύρος εσσί, “Σαλάμ”, ει δ' ουν συ γε Φοίνιξ, / “Αυδονίς”, ει δ' Ελλήν, “Χαίρε”, το δ' αυτό φράσσον». 

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          Pandelis Boukalas termine son article façon épitaphe : "Ecoutons les Syriens. Ecoutons tous les réfugiés. Quand bien même, la voix vient de la tombe, là où ils ont péri - dans la mer, dans des camions scellés, sur des barbelés."

         Pour mémoire, le 3 octobre 2013 : naufrage au large de Lampedusa, 359 victimes, dont beaucoup de femmes et enfants sur les 545 réfugiés, en majorité Erythréens. Vite oublié... 

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    *Gadara aujourd'hui Umm Queis, ville du nord de la Jordanie, à la frontière syrienne, fut fondée par Alexandre lorsqu'il conquit la Palestine. Appelée Athènes des Assyriens, elle devint une cité importante comme le montrent les vestiges antiques : deux théâtres, des temples et bâtiments administratifs. Ce fut la patrie de Philon de Gadara, maître d'Archimède, du philosophe cynique Ménippe, au IIIème s. av. J.-C. (il la quitta pour Thèbes de Béotie) et du philosophe épicurien Philodème, contemporain de Méléagre.  

    Pour en savoir plus sur cette merveilleuse poésie grecque (ce qui en reste...)
    cf le bel ouvrage de Marguerite Yourcenar La Couronne et la Lyre, 1979 Ed. Gallimard

     

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  • Commentaires

    1
    Myrtho
    Vendredi 11 Septembre 2015 à 11:39

    Merci, Madeleine, pour ces magnifiques citations de Méléagre qui ont une telle résonance  pour nous dans l'actualité!

    Marie-Joëlle

    2
    Vendredi 11 Septembre 2015 à 14:38

    C'est le chroniqueur de Kathimerini qu'il faut remercier, Marie-Joëlle, pour ce rapprochement ! Mais, c'est vrai, j' y ai passé "un peu" de temps... Je n'ai pas réussi à trouver les textes en entier en grec : il ne manque pas grand chose, mais un peu quand même.

    3
    Michèle
    Dimanche 13 Septembre 2015 à 10:02

    C'est salutaire de prendre de la distance. Quelle belle leçon d'humanité nous donne ce Méléagre,  si simple!


     

    4
    Dimanche 13 Septembre 2015 à 10:10

    Oui Michèle ! De la périphérie là où il y a du métissage et de la variété, on peut (si on est de bonne volonté) porter un regard différent, "décloisonnant".

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