• Quel avenir pour les langues anciennes, grec et latin ?

        Voici plusieurs semaines que les projets ministériels concernant la place du grec et du latin dans les collèges  ( et par conséquent dans les lycées et l'enseignement supérieur) suscitent, à juste titre, l'inquiétude des professeurs de Lettres Classiques et pas seulement...

         L'apprentissage de ces langues ouvre aux jeunes collégiens des perspectives inouïes et formatrices (et ludiques !) qui ne sont pas des mirages démagogiques (cf les tablettes numériques présentées comme le "top" et pour lesquelles, il y a des fonds, tout d'un coup...)

    - apprentissage de langues dont le système est totalement différent de celui de la langue française, favorisant donc une gymnastique et une mobilité intellectuelle qui ne peuvent que les aider dans les autres matières

    - découverte de mondes qui, même s'ils constituent la base du nôtre, sont totalement différents, notamment dans le système religieux : il y a d'autres rapports au divin que le monothéisme et la parole révélée... D'autres rapports à l'autre, au corps, à la vie, à la mort...

    - mises en perspective historiques

    - découverte de la littérature bien sûr, sous toutes ses formes, de l'art, de l'architecture etc.

    - etc., etc., etc.

         Belle lurette que ces enseignements ne sont pas réservés à une "élite bourgeoise privilégiée", comme on l'entend (encore...) : quelle méconnaissance sociologique des classes de langues anciennes !

          Les collégiens  n'aiment rien tant que de découvrir, se frotter à l'inconnu et sortir de la "pseudo vraie vie". Ces enseignements les y ramènent de toute façon, mais au passage, ils auront acquis non seulement des connaissances mais de l'esprit critique, des repères temporels et culturels, et ils y auront pris beaucoup de PLAISIR ! Oui, du PLAISIR !

           Le plaisir de découvrir DANS LE TEXTE, le PLAISIR du TEXTE !

           Ne pas proposer ces enseignements dans tous les établissements est une entorse à "l'égalité républicaine" dont on nous rebat les oreilles à gauche comme à droite...  

     

    La chouette d'Athéna, elle aussi, pleure... 

    Quel avenir pour les langues anciennes, grec et latin ? 

     

    *************

    Lettre ouverte à Madame la Ministre de l’Education nationale,

    de l’Enseignement supérieur et de la Recherche,

    Mme N. Vallaud-Belkacem

    Madame la Ministre,

         Vous avez entrepris une réforme du collège ambitieuse. On ne peut que souscrire à la nécessité de réduire l’échec en collège et à l’objectif « de mieux apprendre pour mieux réussir ».

         Mais, à nous qui sommes responsables d’associations et de revues savantes en langues anciennes et en sciences de l’Antiquité, il apparaît malheureusement que ce projet se bâtit au détriment de leur enseignement disciplinaire. Il ne pourra plus, en effet, apparaître qu’indirectement au sein des EPI (enseignements pratiques interdisciplinaires), en eux-mêmes porteurs de possibilités pédagogiques innovantes et prometteuses, mais qui ne peuvent se substituer totalement à un enseignement disciplinaire spécifique.

         Si une discipline ne peut plus être rencontrée que dans le cadre des EPI, liés à des projets discontinus au cours de la scolarité du collégien, variables d’un collège à l’autre en fonction de la politique et des moyens de l’établissement, cette discipline est fortement mise à mal et se trouve en passe de disparaître, puisque la continuité d’un enseignement sur un cycle complet comme entre deux cycles est brisée, de même que l’égalité territoriale dans l’enseignement, à laquelle ont droit tous les élèves quel que soit leur lieu de résidence. [...]

         Les langues anciennes, dont les méthodes d’enseignement ont considérablement évolué en s’appuyant notamment sur les apports du travail en équipe et des TICE (où elles jouent un rôle pionnier), contribuent fortement à la maîtrise du français et structurent la conscience d’une culture européenne et méditerranéenne commune. Contrairement à ce qui est parfois allégué, ces enseignements en collège restent attractifs en raison du profond renouvellement des méthodes d’enseignement des professeurs, et ils constituent dans des collèges a priori peu favorisés un moyen culturellement fort de promouvoir l’égalité des chances entre élèves, puisqu’ils favorisent une connaissance rigoureuse et approfondie de notre langue et qu’ils sont l’un des moyens d’accès privilégiés à une culture partagée.

         L’apprentissage du latin ou du grec s’est profondément renouvelé, non seulement pour mieux faire découvrir des aspects culturels essentiels, mais pour rendre accessible la lecture de textes fondateurs en rendant sensible à leur moyens propres d’expression et à la singularité de leur pensée.

         L’interdisciplinarité, hautement souhaitable parce qu'elle permet des mises en relation fructueuses entre diverses disciplines, et d'ailleurs souvent largement pratiquée par les professeurs de langues anciennes, ne peut se construire dans l’ignorance totale de la langue, et il est à craindre que seuls quelques établissement publics ou privés privilégiés en fassent désormais la promotion.

          Les signataires de cette lettre, qui représentent la plupart des chercheurs et enseignants chercheurs dont les travaux en sciences de l’Antiquité sont connus au plan national et international, s'inquiètent plus spécifiquement de voir le vivier de jeunes élèves éventuellement intéressés par ces disciplines se réduire ainsi dangereusement. À terme, le renouvellement de chercheurs et d’enseignants-chercheurs français s'en trouvera rapidement compromis, et cela au moment même où la politique scientifique du CNRS se donne l’objectif de promouvoir les recherches dans les disciplines rares, où l’ANR soutient des projets de pointe dans le domaine des sciences de l’Antiquité, notamment à travers certains LabEx, et où, dans un contexte international fortement concurrentiel, la science française, dont la qualité est reconnue, doit conserver son rang – et, pour cela, veiller à la formation des générations montantes qui continueront de la faire rayonner.

         Qu’il s’agisse de recherches approfondies en archéologie, en histoire, en paléographie, en épigraphie, en philosophie, en littérature — de la littérature médiévale à la littérature contemporaine, française et européenne —, la connaissance des langues latine et grecque est indispensable : son ignorance contribuera au déclin de la place de la France dans le monde.

    Pour toutes ces raisons, nous demandons solennellement qu’au-delà de leur présence féconde dans les EPI, l’apprentissage des langues latine et grecque au collège soit préservé par des horaires réguliers et des programmes progressifs au cours d’un même cycle comme d’un cycle à l’autre, et contribue ainsi pleinement à une meilleure réussite des élèves sans distinction d’établissements et de territoires, comme à leur égal accès à une culture commune, afin de créer les conditions indispensables au maintien et au développement de la recherche intellectuelle de haut niveau dans les disciplines littéraires.

    Association pour l’Encouragement des Études grecques.

    Association Guillaume Budé.

    Association des Professeurs de Langues Anciennes de l'Enseignement Supérieur (APLAES).

    Sauvegarde des Enseignements Littéraires (SEL).

    Société des Études latines.

    Société des Professeurs d’Histoire Ancienne de l’Université (SOPHAU).

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